Éditorial no 80 (Hiver 2011-2012)
Voici terminée cette période des fêtes de Noël et de l’Épiphanie que l’on ressent comme uniques dans le cours de l’année. Dans le monde, les humains s’offrent mutuellement des cadeaux, sans savoir consciemment ce qui s’exprime dans ce geste au-delà de la simple amitié, de l’affection ou de la convention. Celui qui voudrait comprendre plus en profondeur ce phénomène trouvera des éclaircissements sur l’exemple archétypique des Rois mages venus déposer leurs présents au pied de l’Enfant Jésus. La conférence de Steiner qui ouvre ce numéro fait pénétrer dans la symbolique de la fête de l’Épiphanie, des Rois mages et des différents cadeaux qui sont offerts. Ayant cheminé depuis des contrées éloignées les unes des autres, ils représentent des ères passées de l’humanité : Gaspard, l’Africain, représente l’ère la plus ancienne, ou lémurienne et offre la myrrhe ; Balthasar, venu de l’Inde, représente la l’ère atlantéenne et offre l’encens ; Melchior, l’Occidental, représente l’ère postatlantéenne ou aryenne et apporte l’or. Dans le temps et dans l’espace, ces initiés ou Mages se sont réunis pour offrir la myrrhe, symbole du sacrifice de l’élément inférieur pour que naisse l’élément supérieur, l’encens, symbole du lien avec le divin dans l’intuition, l’or de la sagesse. Ainsi, cette légende des trois Rois mages et de leurs présents s’éclaire pour nous, et aussi le sens de l’étoile qui brille devant eux et s’arrête au-dessus de la grotte où est couché l’Enfant Jésus. C’est l’étoile de la Bouddhi, de l’amour, qui seule peut guider les Mages et l’humanité. Grâce à la science de l’esprit, nous comprenons mieux le christianisme, mais, ainsi que le dit aussi Steiner, « on arrivera par la compréhension du christianisme à la compréhension de la science de l’esprit. » Le christianisme et la science de l’esprit s’éclairent mutuellement.
Cette conférence, d’autant plus dense qu’on n’en a que des notes prises par les auditeurs, nous amène à découvrir une naissance, celle de l’enfant de l’esprit au sein de l’âme. Dans les deux articles consacrés au Calendrier de l’âme, nous arrivons à la considération des strophes de cette période évoquant la « puissance d’existence » du Christ. Karl König montre que le terme « le cœur » n’apparaît que dans les strophes de l’hiver, le cœur qui est un organe de perception de la lumière cosmique et de la force de feu du Verbe des mondes. Cette chaleur du cœur et cette force du cœur permettent à l’homme de vaincre l’attaque hivernale, « car la Noël est le cœur manifesté du monde et le cœur est la Noël cachée de l’âme humaine en devenir ».
Cette période du début de l’année comporte des menaces qui seules peuvent être affrontées et combattues par ces forces liées au soleil. Et ces forces reçues d’en haut, il faut maintenant les mettre en œuvre dans le monde. Dès janvier, en effet, le mouvement de présence à soi-même s’inverse en mouvement vers l’extérieur ; le devenir du monde se manifeste et l’homme doit y apporter la lumière de la pensée. La perception du cours de l’année telle qu’elle nous a été donnée par ces deux auteurs traitant du Calendrier de l’âme apporte, nous dit Daniel Vialleville, « en peu de mots chaque semaine » une vraie nourriture pour l’âme. Et nous pouvons recevoir avec gratitude ce poème de Rudolf Steiner mentionné par Karl König :
« Cœur, toi qui portes l’âme,
La puissance spirituelle de ta lumière
Fait surgir magiquement la vie
Dans la profondeur infinie de l’intériorité humaine. »
Ainsi nous arrivons dans ce numéro au terme de la série d’articles de Daniel Vialleville sur Le Calendrier de l’âme et nous arrivons aussi à un achèvement avec le deuxième article de Myriam Libert qui, reprenant la biographie de Rudolf Steiner, retrace devant nous la fin de la vie du fondateur de l’anthroposophie et évoque de façon saisissante l’incendie criminel qui ravagea le premier Goetheanum dans la nuit de la Saint-Sylvestre 1922, ainsi que l’épisode de l’empoisonnement de Steiner. Nous remercions ces deux auteurs d’avoir consacré leurs forces à l’écriture de ces articles importants et instructifs.
Mais il est utile aussi de se tourner vers le monde contemporain pour en saisir les évolutions. Peter Tradowsky analyse la crise qui a secoué l’humanité au cours de ces dernières années. Pour lui, la crise financière est une crise du moi. Notre monde actuel est au pouvoir des financiers et il s’interroge : quelles puissances agissent derrière et dans la crise ? Il décèle divers dangers, dont l’un consiste dans le mensonge structurel sur lequel est basée la société : la crise est venue des crédits fonciers, s’appliquant indifféremment aux propriétés bâties et au sol. Or la terre, explique Rudolf Steiner, ne peut être vendue, car elle nous est donnée par la nature et n’est pas un produit de l’homme. D’autre part, les sociétés productrices de biens ou de services sont des sociétés anonymes, c’est-à-dire qu’il n’y a plus de responsabilité consciente du moi. Petit à petit, l’homme perd le contact avec les réalités, avec la vie de la nature. Golo Mann parle de « perte de la réalité, une maladie épidémique de l’humanité ». Et on pourrait ajouter que l’importance croissante des réalités virtuelles (Internet) ne fait qu’augmenter cette perte du sens de la réalité, donc de la responsabilité et de la vérité. Or le moi, dit Tradowsky dans son livre Der Ruf des Ich (L’Appel du moi), a besoin de la vérité. Comment retrouver ce fondement de vérité ?
Nous vous proposons enfin une interview de Bernadette Hégu, dont le chemin de vie accompagne l’évolution de la peinture en France. Comment découvrir le peintre en soi, comment amener l’autre à découvrir le peintre en lui-même ? La peinture devient chemin d’initiation et de connaissance, de liberté aussi. Elle permet d’harmoniser pensée et volonté par les forces du cœur, de se placer dans la verticalité dans son travail. Dans notre civilisation matérielle consacrée à la satisfaction des besoins égoïstes – et la nourriture carnée, nous dit Joël Acremant dans son article sur le végétarisme, favorise cette tendance –, d’autres chemins existent, celui de l’art, en particulier, qui permet de se relier au divin par la beauté.
Nous souhaitons à nos lecteurs de trouver au cours de l’année 2012 la possibilité de se relier ainsi par la pensée, par la contemplation d’œuvres belles, par l’exercice d’un art ou d’une activité pleine de sens, la joie que procure le sentiment de bien remplir sa tâche d’homme dans le monde, en trouvant ces forces du cœur dont parle König, cet altruisme qu’appelle de ses vœux Steiner dans ce poème destiné à fortifier la volonté :
« Esprit triomphant,
Pénètre de ton feu l’impuissance
Des âmes hésitantes.
Consume l’égoïsme,
Allume la compassion,
Pour que l’altruisme,
Ce fleuve de vie de l’humanité,
Bouillonne, telle une source
De renaissance spirituelle. »
Geneviève Bideau
Éditorial n° 77 (Printemps 2011)
Ce numéro de la revue présente en couverture le titre de l’exposition qui circule en Allemagne sur Rudolf Steiner à l’occasion du 150e anniversaire de sa naissance. La date de celle-ci, controversée, fait l’objet d’un article de Günter Aschoff, qui l’établit de manière sûre. Un doute planait et on a longtemps cru que Steiner était né le 25 février, le 27 étant le jour de son baptême. Les lecteurs de la revue vont pouvoir trouver des éclaircissements à ce sujet. Le titre donné à l’exposition nous a paru si juste que nous l’avons également choisi pour ce numéro de la revue : il s’efforce de réunir quelques-uns des multiples aspects d’un homme qui a pu ouvrir des voies nouvelles dans de nombreux domaines. Quand on doit le présenter, on hésite, en effet, à dire s’il fut un philosophe, un penseur, un chercheur en ésotérisme, l’initiateur d’une pédagogie en accord avec la nature humaine, d’une méthode de culture de la terre respectant ses forces de vie, d’idées novatrices dans le social et le domaine de l’argent… Il innova même en art, que ce soit en eurythmie ou dans les diverses formes visibles lors de la construction du premier Goetheanum, dans ses oeuvres poétiques ou dramatiques, ou encore dans les strophes, présentées dans l’article de Daniel Vialleville sur Le Calendrier de l’âme, qu’il créa pour accompagner chaque semaine de l’année ; il y fait surgir dans les mots l’atmosphère que l’homme peut ressentir en accord avec le moment que vit l’univers. Car il fut tout cela et apporta tout cela à la fois, et pleinement à chaque fois.
Le Kunstmuseum de Stuttgart a d'ailleurs bien senti cette universalité de Steiner. Dans son document officiel de présentation, on lit ces lignes : « Le 27 février 2011 marque le 150e anniversaire de la naissance de Rudolf Steiner, le fondateur de l'anthroposophie. Le Kunstmuseum de Stuttgart s'efforce d'explorer ce cosmos qu'est Rudolf Steiner dans une exposition exceptionnelle englobant de nombreux aspects. Celle-ci, la plus grande qu'ait jusqu'à présent organisée le Kunstmuseum de Stuttgart, fait apparaître dans toute son ampleur l'importance de Steiner dans l'histoire de la culture et son influence sur l'art contemporain. »
Steiner nous est également présenté ici dans le regard de diverses personnalités. Certaines l’ont rencontré : Albert Schweitzer, Édouard Schuré, Jules Sauerwein, le grand journaliste français du Matin. D’autres sont venus après lui et nous exposent leur façon d’aborder Steiner, tel Otto Schily, ancien ministre de l’Intérieur en Allemagne, qui reconnaît être passé par d’« âpres doutes ». D’autres encore racontent leur rencontre avec Steiner, ou comment l’approcher de nos jours. Car lire ses écrits et ses conférences ne paraît plus suffisant. À notre époque, celui qui veut connaître Steiner recherche un accès direct à ce « cosmos » qu’est Steiner. Andreas Laudert, par exemple, dans son article « La tentative de décrire Steiner à partir de la mort », nous fait partager l’expérience de sa rencontre avec Steiner, lorsque le regard de celui-ci tomba sur lui, depuis une affiche au Salon du livre de Francfort : « Ce regard, il me frappa soudain au coeur. Si sérieux, si doux, si sage, si interrogatif. Ce regard me fit mal. En une fraction de seconde, il prit en moi la forme de la question de savoir si c’est juste, ce que je fais, si c’est juste, ce que je dis, si c’est juste, lorsque je me tais. » Et l’on voit que Steiner n’est plus seulement un être « merveilleux » qui a vécu à une certaine époque, qui a apporté sur terre d’immenses impulsions dont nous n’avons pas encore exploré toutes les implications et toute l’importance. L’homme moderne ne veut plus seulement citer des références de Steiner où il a dit ou écrit que… Il veut maintenant trouver un contact direct avec lui, pour ainsi dire d’être à être, et il veut en outre que l’anthroposophie devienne en lui une force vivante qui inspire et transforme ses actes et ses paroles, qui devienne, comme l’exprima Steiner dans la conférence qu’il fit à Paris le 5 mai 1913, publiée dans ce numéro, un « élixir de vie ».
Un deuxième axe de la présente revue est constitué par la période de l’année dans laquelle elle se place, celle de Pâques, et nous prions nos lecteurs d’excuser la date tardive de sa parution. Avec Jörgen Smit, nous apprenons de quelle manière on peut préparer et fêter Pâques avec les enfants. Grâce à Maurice Le Guerrannic, nous pénétrons le sens profond des trois reniements de Pierre. Nous n’avons pas non plus voulu passer sous silence ce moment de crise qu’a traversé l’humanité, avec le tsunami et la catastrophe nucléaire au Japon. Nos lecteurs pourront, grâce à l’article de Ruth Ewertowski, mieux comprendre ce qui se joue dans ces mouvements violents de la Terre (que l’on songe à ce qu’écrit à ce sujet Judith von Halle, dans La descente dans les couches de la Terre, où elle se réfère à la conférence de Steiner du GA 96, les deux ouvrages parus aux Éditions Novalis). Nous sommes amenés à nous interroger sur le rôle que joue l’homme dans ces catastrophes – même lorsqu’elles sont « naturelles » –, et sur l’interrelation dans la responsabilité entre l’homme et la nature. Comme le souligne Otto Schily, rappelant les prédictions de Steiner, « Le monde actuel est la réalisation de ce qu’on n’a fait jadis que penser », les catastrophes actuelles découlent des pensées qui furent répandues autrefois dans l’humanité, et aussi des pensées actuelles des scientifiques, qui édifient des centrales nucléaires dans des régions à fort risque sismique, y compris, parfois, en Europe !
Cela réveillera-t-il l’humanité, en sorte qu’elle change de mode de penser et de vivre ? Le message que nous donne Ruth Ewertowski va dans le sens de l’espoir dû à une technique nouvelle. Beuys, de son côté, cherche dans l’art le remède à la crise moderne. Pour lui, nous dit Karl-Heinz Tritschler, « l’art est l’instrument d’éclaircissement permettant que le principe d’évolution soit perçu chez l’être humain. » Beuys écrit : « Cette image du Christ ne peut plus être perçue aujourd’hui avec les yeux extérieurs. Et dans cet oeil intérieur se montre ce qui est issu de la résurrection du Christ. […] La question est donc celle-ci : où est-il aujourd’hui ? Celui qui essaie de voir avec son être intérieur voit qu’il est à nouveau là depuis longtemps. Non plus sous une forme physique, mais sous la forme mobile d’une substance invisible à l’oeil extérieur. Cela signifie qu’il pénètre maintenant de sa substance tout espace et toute portion du temps. »
En cette période où la nature se délivre des forces qui l’emprisonnaient et où l’on fête la résurrection du Christ, des facultés intérieures nouvelles peuvent naître en l’homme, une nouvelle vision par laquelle l’homme se relie de nouveau à son origine spirituelle.
Geneviève Bideau
Éditorial n° 76 (Hiver 2010-2011)
Nous voici arrivés à ce moment privilégié de l’année, Noël et le Nouvel An , que croyants et incroyants fêtent tous, chacun à sa manière. Nous ressentons tous, en effet, qu’une atmosphère particulière baigne cette période qui va de Noël à l’Épiphanie, et nous allons essayer dans ce numéro d’en montrer quelques aspects caractéristiques.
Le lecteur aura certainement remarqué sur la couverture le tableau de Rogier Van der Weyden, datant de 1435, appelé « Saint Luc peignant la Vierge ». Nous y voyons la Vierge Marie dans une attitude pleine de douceur et de recueillement, les yeux baissés vers l’enfant, au moment de l’allaitement de Jésus, qui, lui, regarde vers les hauteurs, l’index pointé vers le haut : tous deux communient dans cet acte exempt de toute mièvrerie, où la nourriture terrestre est aussi celle de l’âme et de l’esprit. Saint Luc contemple le groupe formé par la mère et l’enfant, à moitié agenouillé, en train de les peindre. Le tableau représente donc Luc, le médecin, l’homme de science, dans l’acte de peindre. La gravité de ses traits et de son regard laisse supposer l’intensité de son expérience intérieure.
Un peu en contrebas, deux personnages sont représentés de dos, regardant au loin vers une rivière sinueuse et quelques bâtiments – image de la vie qui va vers l’avenir et peut prendre divers chemins.
Harald Schwaetzer nous montre dans son article sur ce tableau comment celui-ci réunit les trois attitudes de l’âme dans une expérience de conscience déjà très moderne. En effet, les chemins que peut suivre l’activité humaine – la science, l’art, la religion – sont rassemblés ici dans une prise de conscience : le peintre peignant l’acte de peindre ! « Le thème du tableau », écrit-il, « est la question de la possibilité d'une vision spirituelle ».
Mais le centre, placé en pleine lumière, est occupé par le visage attentif de Marie et par l’enfant, qui ne tète pas le sein qui lui est offert, mais semble attiré avec ravissement par cette lumière venue des hauteurs célestes qui l’irradie. Et le regard de Marie comme celui de Luc convergent vers lui, l’Enfant Jésus, d’où va venir le salut de l’humanité, lui qui est la lumière et le chemin (Je suis la Vérité, la Voie, la Vie).
La naissance de cet enfant est à l’origine de la datation des Temps modernes. Depuis 2 000 ans, les hommes célèbrent la naissance de Jésus en deux dates séparées, celle de la naissance de l’enfant « de Nathan » ou « de Luc », qui concentre en lui « toute l’histoire céleste », que viennent adorer les bergers, et celle de la naissance de l’enfant de l’Évangile de Matthieu, qui réunit en lui l’« histoire des civilisation », ainsi que nous l’explique Emil Bock. Mais, nous dit-il, « l’humanité doit trouver aujourd’hui le chemin qui conduit d’un Noël du passé à un Noël de l’avenir, à une fête de Noël d’Apocalypse, d’Épiphanie ».
Or, nous expose Thomas Meyer, la datation de la naissance de Jésus pose la question de l’âge du Christ lors de sa mort au Golgotha. Selon la date retenue pour cette naissance, l’âge du Christ peut varier de 32 ans à 33 ans 1/3. Et l’auteur attire notre attention sur ce rythme de 33 ans à l’œuvre dans l’histoire : entre un phénomène-cause et un phénomène-effet, il s’écoule trente-trois ans 1/3.
Comme l’indique bien le tableau de Van der Weyden, cet événement de la naissance de Jésus va vers un avenir que regardent les deux personnages de dos. Telle est en effet la question que pose ce seuil constitué par la fin de l’ancienne année et le début de la nouvelle : qu’ai-je vécu au cours de l’année écoulée et vers quel avenir est-ce que je vais ? On peut se la poser à titre personnel ou à un niveau plus vaste : vers quel avenir va l’Europe – « L’Europe, qu’est-ce ? Où est-ce ? », demande Joachim von Königslöw. Quel chemin trouver pour l’Europe à notre époque où règne l’insécurité ? Il conseille de la considérer non pas comme une construction uniformisante et unitaire, mais comme un être, un organisme ; pour cela, il faut développer un penser artistique mobile et un penser scientifique goethéen.
De même, Martin Schlüter nous amène à saisir que, « si nous voulons comprendre la globalisation et acquérir une relation individuelle et responsable à la Terre, nous sommes ramenés à nous-mêmes et à notre vécu ».
Car nous vivons une époque d’insécurité. Le calme et l’harmonie de la scène représentée par Rogier Van der Weyden ont évolué vers une période où l’individu doit trouver lui-même le chemin, son chemin à travers les différentes facettes du monde. « Ce que l’homme produit dans l’autonomie est la substance de l’avenir […] La nature », écrit Andreas Laudert, « – le Ciel et la Terre – passera. Impérissable sera à l’avenir ce que des êtres humains auront créé librement et dans une activité spirituelle. Le christianisme est, de ce fait, avant tout une attitude de vie de confiance, de richesse de couleurs et de fraternité. […] Sous cet éclairage, il n’y a rien de plus élevé que de dire oui à l’impuissance, à l’ouverture face à la vie et de vivre à partir d’une totale confiance envers l’être humain. » Le monde spirituel, ajoute-t-il, « compte aujourd’hui sur l’existence non assurée ».
Comment le nierait-on quand on regarde le monde moderne ? Un exemple nous est donné dans l’étude sur « le caractère spirituel de l’argent » de Bernhard Steiner. L’argent, écrit-il, a perdu toute relation avec la réalité et échappe au contrôle de ceux qui le manipulent et qui spéculent. « Il est évident que notre système actuel vacille et il est judicieux de réfléchir à la direction dans laquelle il devrait se modifier. » Du reste, un autre obstacle à l’évolution de l’homme se présente avec Internet qui, nous explique Mathias Maurer, détruit la mémoire de l’homme et affaiblit le moi.
Dans un monde devenu de plus en plus incertain, l’homme doit se frayer lui-même son chemin, chacun différent. Divers exemples seront présentés dans la revue : Chopin, dans son effort de libération de la forme classique en musique ; Biély, décrivant sa rencontre avec Rudolf Steiner comme la « rencontre avec la lumière de la chaleur » ; Svetlana Geier, contrainte de fuir l’Ukraine parce qu’elle avait dû travailler avec les Allemands : émigrant en Allemagne, elle contribua à l'introduction du russe dans les écoles Steiner allemandes et traduisit en allemand les « cinq éléphants », ces ouvrages majeurs de Dostoïevski. Dans l’un d’eux, Les frères Karamazov, Dostoïevski dépeint en quatre personnages la nature quadripartite de l’être humain (les quatre tempéraments et les quatre éléments). Ainsi apparaît combien Dostoïevski avait développé cette vision prémonitoire qu’Emil Bock appelle de ses vœux : Aliocha, le héros principal de ce roman, représentant du corps astral, préfigure ce qui sera, sous sa forme transformée, le soi-esprit de l’homme russe de l’avenir.
Bien des chemins s’ouvrent à l’homme pour cette nouvelle année qui commence. Le seuil entre les deux années amène chacun à se poser la question : « Qui suis-je ? Vers quoi est-ce que je veux aller ? » Car la liberté se tient toujours sur le seuil. C’est là que peuvent se produire ces « moments individuels » où apparaît en l’âme humaine le Christ : l’étoile qui a guidé les Rois vers l’Enfant et qui guida ensuite aussi les apôtres dans le monde peut aussi guider chaque homme. Ainsi que le dit Emil Bock, « Nous avons besoin aujourd’hui d’un regard sur l’humanité dans son ensemble. Depuis le début de notre siècle, le Christ est de nouveau là […] Nous sommes tout à fait à l’intérieur de l’avenir dans son dynamisme. L’avenir est déjà réalité autour de nous. » Et le Christ vient, non pas « selon le calendrier à telle ou telle date, il vient aux moments individuels, pour chacun, lorsque l’heure a sonné ».
Et la revue, quel pourra être son avenir en 2011 ? Eh bien, elle veut s’efforcer de continuer à vous proposer des articles enrichissants et éclairants sur l’univers et sur l’homme. 2011 marque la 150e année après la naissance de Rudolf Steiner ; aussi tenterons-nous de vous présenter de nouveaux éclairages sur cet être auquel nous devons l’anthroposophie.
Mais pour poursuivre sa tâche, la revue a besoin du soutien de ses lecteurs : pensez à vous réabonner sans tarder et parlez-en autour de vous afin d’accroître son rayonnement !
Geneviève Bideau
Éditorial n° 75 (Automne 2010)
Nous voici arrivés à la fin de l’été. Unissant ses forces de vie aux forces de lumière et de chaleur du Soleil, la Terre nous a prodigué fleurs et fruits, dont nous avons nourri nos corps et nos âmes. Mais nous sentons peu à peu que cette vie se fane, se dessèche, ou bien encore pourrit, bref, retourne à la mort. La Terre se retire de nouveau dans les profondeurs. La nature prend les teintes de l'automne, jetant ses derniers feux avant que l'hiver fasse son entrée. Parfois cette magnificence s'accompagne d'excès, de feux dévorant tout sur leur passage, d'inondations détruisant l'œuvre des hommes – mais dues aussi, en partie, à son action : des maisons sont emportées par les eaux, des millions d'êtres humains sont dépouillés de tout ce qu’ils possédaient, ou même périssent noyés. Ainsi, des forces de mort font irruption sur la Terre, lentement sous leur forme habituelle du déclin automnal, violemment dans certains lieux spécifiques.
Toujours cette irruption des forces de mort interpelle notre conscience. Au lieu d'être portés par la beauté de la nature, par le plaisir de voir cette richesse et cette fécondité apparaissant en plein jour, nous nous sentons tout à coup abandonnés, de ce fait, déséquilibrés. Nous rentrons en nous-mêmes et nous pouvons alors essayer de faire fructifier en nous ce que nous avons reçu. La Terre nous a donné de riches et belles perceptions. Comment pouvons-nous lui rendre, de notre côté, ce qui peut l'aider dans son cheminement ? Car la Terre chemine, elle aussi, elle parcourt une évolution. Elle peut produire des œuvres de nature que nous admirons, mais elle ne peut pas engendrer les sentiments et les pensées que l'être humain peut porter en lui. Or, quand les brumes matinales nous font saisir que la chaleur va faire place au froid, que l'obscurité va repousser la lumière, l'homme ne doit pas, nous dit Friedrich Lorenz dans son article « L'épée de Michaël », suivre le chemin de la nature et succomber aux forces de mort. Il peut, au contraire, intérioriser ces forces de mort en forces de conscience, réaliser en lui une « résurrection intérieure ». Par là, il célèbre une « fête de Pâques spirituelle ».
Mais une résurrection ne se réalise qu'à partir de la mort, du tombeau. Participer excessivement aux forces de la nature, les suivre, reviendrait à devenir un morceau de nature et conduirait l'homme à la maladie. Et Lorenz étudie les trois processus qu'évoque Steiner dans l' « Imagination de Michaël » : les processus soufre, phosphore, fer, insistant particulièrement sur « le fer à l'intérieur de l'être humain, qui combat en permanence contre les processus métaboliques qui s'élancent dans le feu du soufre, qui les vainc et donne à l'être humain un sang sain, une conscience éveillée et une conscience de soi, l'aide à parvenir au libre vouloir et lui confère le don du langage. C'est l'épée de Michaël en l'être humain. »
L'homme se différencie également de la nature par le fait qu'il a acquis la liberté. Plusieurs personnages emblématiques de cette liberté nous sont présentés ici : Antigone, Prométhée, Jean Valjean. Dans son article sur la tragédie grecque, Rudolf Meyer fait ressortir la similitude entre Prométhée – qui a apporté le feu aux hommes, et qui « expie » ce forfait (au regard des dieux) en étant enchaîné au rocher du Caucase, « crucifié », puis précipité aux enfers – et le cheminement du Christ-Jésus : « C'est ainsi que la descente aux enfers succède à la crucifixion. Cette descente ne peut pas lui être épargnée sur son chemin de souffrance. Car le moi du noyau indestructible de son être devient conscient au cours de cette descente. La descente aux enfers est une des étapes à franchir pour devenir homme – la plus sombre. »
Antigone, elle aussi, porte en elle, à l'avance, l'impulsion du Christ. Écoutons ses paroles : « Je suis née non pour une haine mutuelle, mais pour un mutuel amour. » La différence entre Prométhée, Antigone et Jésus-Christ est cependant capitale : les deux premiers maugréent contre leur sort, le Christ accepte la volonté du Père. Il subit la mort, mais ressuscite en « élevant avec Lui le fardeau de toute la Terre. Il ne monte pas aux cieux pour abandonner l'humanité, mais pour l'élever avec Lui. » Cette acceptation du destin devient alors une victoire sur le destin.
C'est aussi ce qui guide l'attitude de Jean Valjean, le héros des Misérables de Victor Hugo. Confronté à son double, il décide courageusement d'assumer ses méfaits passés et se dénonce dans un acte totalement libre « pour qu'un autre homme ne fût pas condamné à sa place ». Ainsi que l'écrit Ruth Ewertowski dans son article « Le double et la honte », « Même si Jean Valjean a depuis longtemps dépassé dans son évolution son existence de détenu, il accepte sa propre histoire devant lui-même dans ce pas décisif où il reconnaît sa propre personne, sa propre histoire, sa biographie, son karma. Précisément le fait de s'identifier à son propre karma est déjà un acte de compensation. Son aveu n'est pas simplement tourné vers le seul passé, il a des dimensions d'avenir. Jean Valjean devient le maître de son karma. »
Cette liberté conquise ainsi, cette autonomie du moi par rapport à l'environnement, est tout l'enjeu qui se joue dans de nombreux domaines de la vie humaine : l'être humain a-t-il le droit de décider « librement » de sa propre mort, ou de celle d'autrui quand on est médecin ou proche d'un malade ? Peter Selg rappelle cet « impératif thérapeutique » de Rudolf Steiner : en toutes circonstances, c'est la vie qu'il faut soutenir, même si la situation semble désespérée. Et Sergueï O. Prokofieff évoque les conséquences désastreuses pour le suicidé qui se prive par son acte de la rencontre avec le Christ au moment de sa mort.
Mais d'autres aspects de la liberté peuvent encore apparaître. En particulier, Johannes F. Brakel souligne combien l'incarnation de l'homme est liée à une « indétermination ». En effet, quand les données ne peuvent évoluer que dans un seul sens, elles sont limitées et ne font plus place à une grande diversité. Dans le même ordre d'idées, la réduction des possibilités offertes aux abeilles (dans l'essaimage, dans le nombre de faux bourdons lors du vol nuptial, etc.) risque d'aboutir à terme à leur disparition, déjà perceptible dans leur diminution progressive. A fortiori, en ce qui concerne l'homme, la non-spécialisation ouvre la porte à la liberté : « L'homme n'est pas issu d'une évolution à partir de primates spécialisés, mais à partir d'ancêtres marchant à la verticale et non spécialisés. Ce qui est non spécialisé, ouvert, se révèle ainsi plus apte à évoluer que ce qui est spécialisé. Ce qui est non spécialisé n'évolue pas à partir d'une contrainte extérieure, mais à partir de soi-même », écrit Johannes F. Brakel dans son article « De qui l'homme descend-il ? »
Car le moi est actif aussi bien par rapport aux effets de l'environnement – certains humains s'y conforment, d'autres résistent – que dans sa biographie. Dans son article « Changement de paradigme en génétique », Friedwart Husemann souligne l'importance de cette action du moi : « Le moi est l'instance en mesure de surmonter aussi bien les contrariétés de l'hérédité que l'inclémence de l'environnement, parce que le moi lui-même a planifié et voulu durant la vie prénatale sa propre hérédité et son propre environnement. Même l'idée formulée en ces termes par Schiller "C'est l'esprit qui édifie son propre corps ” sera un jour confirmée expérimentalement par la science. »
Cette influence de l'environnement sur la biographie et cette nécessité d'ouvrir à l'enfant un espace de liberté vraie (pas d'un total laisser-faire !) met d'autant plus l'accent sur la responsabilité des éducateurs. Il importe en effet de mettre l'enfant dans les conditions où il pourra développer le mieux ses possibilités et acquérir progressivement sa liberté : en lui parlant en images, comme l'expose Rosemarie Wermbter dans « Les enfants apprennent en images », et en respectant les rythmes d'évolution par septénaires, ainsi que l'explique Peter Loebell dans « Les septénaires : une donnée naturelle ou une construction sociale abstraite ? ». Thomas Marti, lui aussi, souligne l'importance du milieu familial pour la possibilité donnée à l'enfant de construire son autonomie intérieure.
Mais cette liberté – la fierté, la gloire, même, de l'homme – devrait avant tout éveiller son sens de la responsabilité. Nous l'avons vu avec Johannes Wirz dans le rôle de l'être humain dans la disparition des abeilles. Judith von Halle y insiste aussi dans son article « La faute liée au soi », où elle traite de l'action prédatrice de l'homme sur la nature, en particulier dans l'extraction des richesses de la Terre. Même si la fuite de pétrole dans le golfe du Mexique a été colmatée, à la grande satisfaction des riverains et des compagnies pétrolières qui peuvent continuer à forer comme auparavant, Judith von Halle pose cette question de fond : « Qu'advient-il en réalité de la Terre si l'on perturbe encore plus son équilibre en en extrayant, en seulement deux siècles, des milliards de mètres cubes de matière ? » Comment compenser cet acte ? Se fondant sur la conférence du 16 avril 1906 de Steiner, et en s'appuyant sur ses propres recherches, elle apporte une réponse qui fait appel à l'activité intérieure de l'homme et que nos lecteurs liront avec intérêt.
En cette période où les forces de lumière rencontrent les forces de l'ombre, donnant naissance aux couleurs, il est possible de méditer sur ce que cela signifie que l'on puisse parler, comme l'évoquent Johannes Kühl et Hans-Christian Zehnter, d’un « spectre de la lumière » et d’un « spectre de l'obscurité », l’une étant plus proche de Lucifer, l’autre d’Ahriman. Entre les deux se tient le Christ, celui qui a rendu possible pour l’homme la liberté par la force du moi, maître de son destin, libre par rapport à l’environnement et se forgeant sa biographie, mais conscient de la place qu’il occupe et de sa responsabilité par rapport à la Terre. Or l’homme n'est pas libre, il est en chemin vers la liberté et mène un combat pour cette liberté grâce aux forces de Michaël. Ainsi que le souligne Friedrich Lorenz, « Nous avons besoin, pour ce qui est du domaine du penser, pour la vie des sentiments et également pour la vie en acte, d'être pénétrés de l'impulsion de Michaël. » Michaël nous guide alors sur le chemin vers le Christ.
Éditorial n° 74 (Été 2010)
Cette revue de l’été se place sous le signe de l’actualité. Déjà par le fait qu’un des articles, celui de Roland Benedikter, étudie le « phénomène Obama ». Il n’est pas dans les habitudes de la revue de traiter des sujets politiques, mais il nous a paru important de donner une place à cette analyse de la situation actuelle des Etats-Unis et de son président. Le lecteur découvrira ainsi un univers différent de l’univers européen qui lui est familier et comprendra mieux toute la complexité et les enjeux propres au monde des États-Unis. Cet article montre clairement à quel point le monde change : les équilibres se déplacent, la suprématie américaine a tendance à d’autant plus s’affirmer qu’elle se sent menacée ; la situation de son président elle-même vacille sous l’effet des changements qui s’opèrent dans l’opinion américaine, dont nous découvrons grâce à l’auteur l’impact réel sur ses dirigeants, comme on peut l’attendre d’un pays vraiment fondé sur la démocratie.
Un autre phénomène actuel peut aussi susciter la préoccupation : le fossé grandissant qui sépare riches et pauvres dans un monde où une élite financière accapare tous les pouvoirs et met sous sa coupe le pouvoir économique par la création d’un réseau de connexions économico-politico-financières ; elle assure de plus sa pérennité par le biais d’une reproduction de ces mêmes élites en vase clos. L’auteur de cet article, « La montée globale des élites financières et politiques », Gerd Weidenhausen, nous montre ici, dans la réalité elle-même, le courant de l’ « américanisme » dont parlait Steiner, qui « tend de plus en plus à développer la peur de l’esprit, à ne faire du monde qu’une occasion de pouvoir vivre physiquement en lui. » Il ne s’agit évidemment pas pour l’auteur ni pour la revue de cultiver un antiaméricanisme primaire, mais de caractériser une tendance de notre époque qui concerne l’homme moderne, même européen.
Car il importe, par ces regards jetés sur le monde, de connaître celui-ci dans sa dimension humaine et sociale. Et en cette saison d’été, l’attention est attirée vers l’extérieur, ces règnes qui nous entourent, en particulier, dans ce numéro, le règne animal. Ainsi, Andreas Suchantke présente, dans « Le grand organisme de la faune tropicale africaine », ces animaux vivant dans l’exubérance de la végétation stimulée par la chaleur et où une sage régulation naturelle empêche l’explosion des forces de vie. Dans un autre article, le même auteur se penche cette fois sur les insectes, ces animaux particulièrement proches de nous (parfois trop !) en été.
L’actualité de cette revue, c’est aussi, fondamentalement, la situation cosmique dans laquelle se trouve l’homme en ce moment de la Saint-Jean. Nous vivons alors la période où lumière et chaleur nous environnent, et nous chercherons à approfondir ce que signifie pour l’homme cet élément de la chaleur. C’est l’objet des articles « Lumière cosmique et chaleur cosmique » d’Andreas Frister et « Le feu et le moi humain » de Johannes Kühl.
La Saint-Jean se situe au solstice d’été. Curieusement la langue française parle de « sol-stice » (donc arrêt, immobilité). Elle retient le fait que le Soleil, dans sa course, semble stationnaire. La langue allemande, au contraire, insiste davantage sur le fait que le plan de l’écliptique sur lequel se déplace le Soleil a un angle croissant jusqu’au solstice, puis ensuite décroissant par rapport à celui de l’équateur. Elle parle de « retournement du Soleil » (Sonnenwende).
Cette notion de retournement est très présente dans les articles consacrés à la fête de la Saint-Jean. On ne connaît plus guère son sens et on ne la fête plus guère actuellement. Autrefois, on allumait les feux de la Saint-Jean et on célébrait la fête de Jean-Baptiste, né le 24 juin. Quel rapport peut-on établir entre le solstice d’été et la naissance de Jean-Baptiste, lui qui a dit du Christ : « Lui, Il doit croître et moi, je dois décroître » ?
Bruno Krüger, dans son article « Pensées sur la fête de la Saint-Jean » évoque les Mystères de l’été, liés autrefois au solstice, et le sens des feux qui brûlaient à cette occasion. Il montre le lien intime qui unissait déjà Élisabeth et Marie, les mères de ces deux êtres si proches l’un de l’autre : c’est Jean, qui par le baptême au bord du Jourdain permet l’union de Jésus et du Christ et c’est à propos de Jean-Baptiste que Jésus-Christ donne un exemple de réincarnation en révélant qu’il est le prophète Élie réincarné.
Hans Erhard Lauer, dans son article « L’homme et le macrocosme. Une réflexion sur la Saint-Jean », souligne que l’homme doit désormais se relier « de manière nouvelle au monde de l’esprit : en tant qu’esprit avec l’esprit ». Manfred Krüger, quant à lui, insiste sur ce que l’homme apporte à la Terre. Quelle que soit sa splendeur, il manque à la Terre quelque « chose que seul l’homme peut implanter en elle par un « culte cosmique ». Ce qui procure un avenir à la Terre, ce sont les pensées agissantes des hommes qui s’élargissent en sentiments et en volonté. Il rejoint Hans Erhard Lauer qui écrit : « Tout ce qui a par ailleurs été appelé à l’existence est né par l’homme. Dans son devenir, dans son évolution, résonne la parole créatrice par laquelle il naît lui-même, et avec lui tout le reste de la création. »
C’est à cette conscience que veut appeler l’archange de l’été, Uriel, lui qui regarde la Terre d’un regard grave. Par ces pensées créatrices, l’homme rendra la force de résurrection apportée à Pâques par le Christ fructueuse pour toute la Terre. Dans cette conscience nouvelle, des fêtes de la Saint-Jean telles que l’appellent de leurs vœux ces auteurs pourront être célébrées, des fêtes comme elles sont évoquées dans Les Maîtres chanteurs de Nuremberg de Richard Wagner. Car, nous dit aussi Manfred Krüger, « la Saint-Jean est une fête musicale et poétique, une fête de l’illumination ». Cela donnerait alors un fondement spirituel profond à cette fête moderne de la musique qui a été fixée, elle aussi, à cette date du solstice d’été.
Éditorial n° 73 (Printemps 2010)
Après un long hiver gris et froid, la lumière est enfin revenue, éveillant en notre âme la joie et la gratitude devant ce miracle du renouveau que nous apporte chaque année le printemps. Là où, il n’y a pas si longtemps, la neige recouvrait tout, où la nature se raidissait sous le gel, où les oiseaux, cherchant quelque nourriture, n’avaient plus le cœur à chanter, voici que maintenant, une poussée de la terre vers le ciel fait surgir les herbes et les fleurs, comme si une force appelait les graines à s’ouvrir vers le ciel et les oiseaux à pépier dès les premières heures du jour.
Goethe décrit très bien cette libération que l’homme éprouve au printemps dans la promenade de Pâques du Faust:
Le fleuve, les ruisseaux sont délivrés du gel
Sous le regard magique et tendre du printemps. […]
Aujourd’hui, chacun s’ensoleille.
Tel le Seigneur qu’ils ont fêté,
Eux-mêmes ils ont ressuscité. […]
Tous les voilà jetés vers la lumière. »
(Faust, Éditions Flammarion, 1984, première partie, p. 53.)
Quel est donc le magicien qui fait sortir de la terre un tel déploiement de couleurs et de sons ? Qui anime ainsi la terre, l’air et les humains ? Ce sont en premier lieu les forces de la lumière et de la chaleur. Et ce qui les caractérise, c’est qu’on ne les voit pas, on ne perçoit que leurs effets. La lumière provoque la formation de la chlorophylle dans les feuilles, ce que l’on appelle la photosynthèse, et c’est grâce à elle que la végétation peut s’épanouir. Mais elle-même, quand apparaît-elle ? Qu’est-ce que la lumière ?
C’est la question que pose Johannes Kühl dans son article. Il souligne à quel point nous sommes liés à la lumière, dans le rythme du sommeil et de la veille, et aussi dans celui des saisons. Il étudie minutieusement le phénomène de la perception : l’homme tend vers la lumière, mais ne peut percevoir que grâce à l’obscurité (du globe oculaire, en particulier).
C’est aussi ce rapport entre l’homme et le monde dans la perception qui importe à Hans-Christian Zehnter dans son article « En Christ, la mort devient vie ». Car ce monde qui renaît sous nos yeux, comment pouvons-nous y avoir part ? Ce monde du Père, qui se libère en forces foisonnantes de la prison où il était retenu, pourrait nous sembler étranger : « L’accès immédiat au monde de la Création fondé dans le Père (Le Paradis) nous est aussi refusé. Nous ne pouvons pas y retourner. » C’est en l’homme, dans la conscience humaine, que nous le recevons « et le réalisons en même temps grâce à notre propre activité formatrice et créatrice ». Car le monde créé tout entier attend sa résurrection dans la conscience humaine, comme le dit déjà la Bible, parlant de l’ « attente anxieuse du monde créé ».
Wolter Bos, lui aussi, dans son article « Un monde empli d’âme », nous fait ressentir cet appel à l’intériorisation qui anime la nature. Il en décrit trois exemples : la violette, le rouge-gorge et le couple humain représenté par Rembrandt dans le tableau « La fiancée juive ». En trois tonalités, la profondeur de l’âme se manifeste pour l’homme « dans le miroir de la nature emplie d’âme tout autour de lui ».
Mais à mesure que la Création s’est détachée du Créateur, il devient de plus en plus difficile pour l’homme de percevoir que l’univers a été créé selon la musique cosmique, que « les substances sont ordonnées au sens de la musique cosmique », comme le dit Steiner, cité par Hans-Christian Zehnter dans son article « L’univers est sonorité ». On est bien loin de cette origine spirituelle des substances quand on veut fabriquer pour les humains des mets radicalement éloignés de la nature, tels que les proposent les cuisiniers à la pointe du progrès moderne comme ceux de la cuisine moléculaire dont nous parle Joël Acremant dans son article « La cuisine moléculaire. La place de la technique dans l’alimentation ».
Et cet éloignement par rapport à la nature suscite même souvent de la peur devant un univers que l’homme ne comprend plus, ainsi que l’exprime Wolfgang Held dans son article « Quand Jupiter et Saturne se font face ». Il est vrai que certains phénomènes récents, éruptions, inondations, etc., semblent justifier parfois cette peur, sans compter les épidémies, voire pandémies faisant trembler le monde à grand renfort de campagnes publicitaires. Et il faut bien reconnaître que le monde créé par l’homme et qui vient s’ajouter à celui de la Création divine va dans le sens de provoquer cette peur. Il suffit de songer à tout ce monde des médias qui fait l’objet de l’article « Le grand réseau » de Radomil Hradil. Nous vivons, dit-il, dans « un champ produit artificiellement sur la base de micro-ondes » qui met gravement en danger la santé des humains. L’homme a laissé libre cours aux puissances ahrimaniennes qui ont profité de son besoin légitime de lien, de communauté élargie à tout l’univers, pour lui procurer un simulacre de lien instantané et illusoire, le privant ainsi de liberté.
C’est aussi des graves dangers qui menacent l’enfant à travers le portable et l’ordinateur que nous entretient Pierre Paccoud dans son article « Éduquer à l’époque des médias ? Un défi neuf ! ». Il signale à quel point ceux-ci, loin de relier, coupent le lien profond de l’enfant avec le monde et avec les autres : « Laisser un enfant devant un écran, c’est lui voler le temps qu’il lui faudrait pour rencontrer richement le monde et la vie, c’est le propulser vers une existence de réactivité froide et sans âme. »
Ainsi l’homme se coupe, on pourrait dire avec une sorte de frénésie, de son lien naturel avec le monde et les autres. Et cette coupure, cet isolement, un être les a vécus de manière archétypique : c’est le Christ, dont la Passion nous est décrite par Manfred Krüger dans son article « L’heure de la plus grande solitude. La nuit au mont des Oliviers dans l’œuvre d’Albrecht Dürer ». Il nous montre cette détresse du dieu fait homme, dont le corps, au bout des trois années où l’entité divine y a habité, ne peut plus porter ces forces solaires. Dans son ouvrage Les Mystères du chemin de croix et du sang du Graal (Éditions Novalis, 2009), Judith von Halle évoque de manière poignante comment les forces physiques abandonnent le corps de Jésus franchissant les étapes du chemin vers le Golgotha. Au mont des Oliviers, écrit Manfred Krüger, « Le Christ implore Dieu le Père de lui donner la force d’endurer victorieusement la Passion […] Sa lutte contre la mort n’est pas l’expression d’une angoisse humaine de la mort, c’est l’angoisse de devoir abandonner le corps avant le mystère central de l’humanité. » Si le corps de Jésus n’avait pas pu aller jusqu’au bout de la Passion, et donc de la Résurrection, l’humanité n’aurait pas pu être rachetée et la Terre n’aurait pas connu la résurrection rendue possible par la descente du Christ dans les profondeurs de la Terre. Car si la Terre peut renaître au printemps, c’est moins par la lumière extérieure physique que par la lumière qu’offre aux hommes le « Soleil-Christ », la « Lumière du monde ».
Or cette lumière apportée à l’humanité ne vit pas par elle-même sans effort humain. Pour qu’elle se manifeste, il faut que l’homme y ajoute sa propre lumière intérieure qui y correspond, comme nous le dit Wolter Bos : « À l’homme la profondeur de l’âme n’est certes pas tout simplement donnée, mais il peut s’efforcer de la faire naître et de la préserver. » Il faut donc que l’homme saisisse librement cette qualité d’intériorité et y participe activement.
Une excellente illustration de cette collaboration que l’homme peut fournir à l’œuvre de l’univers nous est donnée par Christian Breme dans son article « Prendre à nouveau de la terre dans ses mains. Une réponse à la virtualisation du monde ». Face au monde abstrait dans lequel on plonge les enfants vivant dans du béton et des images de synthèse, il décrit les expériences qu’il fait vivre aux enfants pendant les cours de modelage. Les objets que modèlent les enfants leur font « toucher du doigt » les forces qui modèlent leur propre corps, leurs organes, par exemple les forces de pesanteur et de lévité à l’adolescence dans la construction en terre d’un aqueduc romain. Ainsi l’enfant retrouve dans une activité manuelle les forces qui ont créé à la fois l’univers et l’homme.
Et même quand apparaissent les forces de la mort et de la maladie, l’homme peut y voir un moyen de mieux se connaître, de percevoir « comment nous devons (au cours des vies terrestres) nous adapter à notre organisation divine en voie d’évolution ». Allant dans le même sens, Matthias Girke expose le lien entre les étapes décisives du développement intérieur et le cancer, présentant sept phases, lui aussi : « C’est ainsi que […] se développe au cours des sept phases présentées, dans les profondeurs de l’entité humaine, son essence spirituelle véritable. Le cancer pose à l’homme, de manière particulière, cette question de sa propre entité impérissable. »
Ainsi l’heure de la plus grande solitude, la détresse du cancéreux, de l’enfant happé par l’écran, mais seul, en réalité, peuvent déboucher sur une rédemption, une résurrection. Or il faut pour cela une décision de l’homme, une attitude d’attention au monde pour y percevoir à quel point il est partout « empli d’âme », et une volonté d’intervenir dans le courant actuel qui « virtualise » le monde, afin d’aider, en particulier les enfants, les humains à se lier de nouveau au spirituel présent dans le monde. La lumière qui fait apparaître tout ce qui existe sans apparaître elle-même n’est-elle pas la manifestation de cet amour du Christ pour l’humanité, grâce auquel seul le monde peut subsister et offrir ses richesses à nos regards ?
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| La lutte pour la vie est-elle un des moteurs de l'existence comme l'opinion dominante voudrait nous imposer de le penser ? L'année 2009 de la revue s'est intéressée au darwinisme du point de vue de l'anthroposophie et du goetheanisme.
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